Brahim Diaz : Maître à jouer et arme offensive numéro 1 du Maroc
Ultra-décisif au sein d’un Maroc qui peine encore à totalement maîtriser son sujet, Brahim Díaz est la sensation individuelle de cette première partie de CAN. Après un parcours relativement sinueux, entre City, le Real et l’AC Milan, le Madrilène porte l’attaque marocaine. Quatre fois buteur, dont deux penalties qu’il a lui-même obtenus, le Malagueño crève l’écran, alors que les choses sérieuses commencent, dans un tournoi qui représente, à ce stade, le sommet de sa carrière.
Un parcours sinueux
Médiatisé très jeune, alors que Manchester City a sorti le chéquier pour le recruter à 14 ans, Brahim Díaz n’a pas encore atteint le statut de référence générationnelle, à l’instar de ses contemporains Mbappé, Haaland, Vinícius ou encore Foden. Le constat peut surprendre : l’ancien espoir a déjà 26 ans. Post-formé à City et lancé par Guardiola, l’Andalou peine à s’imposer et revient en Espagne, au Real Madrid, à l’hiver 2019. En manque de temps de jeu, il rejoint en 2020 l’AC Milan dans le cadre d’un prêt prolongé et concluant de trois saisons. Il y devient titulaire indiscutable, avec en point d’orgue le Scudetto en 2022 et un beau parcours européen, stoppé en demi-finale par l’Inter d’Inzaghi la saison suivante.
Revenu au Real Madrid à l’été 2024, Díaz s’illustre l’an dernier par un but spectaculaire lors du derby face à l’Atlético, en huitième de finale de Ligue des champions.
Malgré un talent indéniable, titulaire à seulement trois reprises cette saison, Brahim doit à nouveau se contenter d’un rôle de remplaçant de luxe au plus haut niveau européen.
Net leader de l’attaque du Maroc, cette CAN peut lui permettre d’écrire à l’encre indélébile son nom dans l’histoire de la nation qu’il a choisi de représenter. Cette fois-ci, et pour la première fois, dans le rôle principal.
Ambidextre et terrien
Virevoltant et explosif, Brahim Díaz est certainement l’un des offensifs les plus ambidextres du circuit. S’il utilise le pied droit pour tirer les coups de pied arrêtés, et notamment les deux penalties qu’il a lui-même obtenus dans cette CAN, c’est plus souvent le gauche qu’il mobilise pour conduire le ballon. Tant et si bien que l’on a davantage l’impression de voir un ailier faux pied, alors que c’est bien un droitier que Walid Regragui aligne à droite.
Sur ses 55 buts inscrits en match officiel, 35 l’ont été du droit, 19 du gauche, pour un seul de la tête. Feinteur compulsif, campé sur de courtes jambes, le Madrilène, porté par un centre de gravité très bas, démontre une impressionnante capacité à reprendre ses appuis après son arme fétiche : la feinte de corps. Buteur spectaculaire lors du derby madrilène l’an dernier, en huitième de finale de Ligue des champions, il envoie Giménez dans les gradins du Bernabéu sur une feinte aussi spectaculaire que dévastatrice.
On le voit bien sur son tir, quasiment à l’arrêt et donc avec bien peu de l’élan nécessaire pour ce type de gabarit (et de jambes) : Brahim est un joueur ultra-terrien. Si sa frappe, par la force des choses, n’est pas ultrapuissante, elle est d’une précision chirurgicale, laissant Oblak sur les talons.
C’est sur cette aptitude que va se baser le supplice du latéral gauche malien Gassama, dans une première mi-temps à très haute intensité, dans laquelle les Aigles – qui prévoyaient visiblement de maintenir assez haut leur compact 4-4-1-1 – sont en grande souffrance.
À la fois face aux déplacements et aux prises de balle dévastatrices du numéro 10 adverse, Díaz s’appuie autant sur son ambidextrie et son centre de gravité très bas que sur ses décrochages francs, très difficiles à gérer pour Gassama et ses partenaires du côté gauche.
Dévastateur dans le demi-espace
S’il y a de quoi faire au moment de parler de l’équilibre défensif du Maroc, que ce soit à la perte de balle ou tout simplement face aux attaques directes de ses adversaires, on peut saluer l’intensité offensive et la mobilité des hommes de Regragui.
Avec énormément de rythme, les côtés sont animés par beaucoup de rotations et de permutations, entre le latéral, le 8 et l’ailier, du 4-3-3 de Regragui. Alors qu’El Kaabi ne cesse d’offrir des lignes de passes profondes, la paire de relayeurs, plutôt offensive (le malheureux Ounahi a été remplacé par le très offensif El Khannouss au poste de 8 droit) est toujours prompte à proposer également des courses verticales.
Au moment de rentrer à l’intérieur, Brahim, comme vu plus haut, force le trait de ce déplacement, jusqu’à être trop loin pour être suivi par Gassama, alors que Mazraoui est très haut. Quasiment dos au but, il fait parler son ambidextrie pour annoncer un contrôle et en exécuter (brutalement) un autre. Illustration sur sa première semonce face à Gassama :
On le voit dans ce déplacement : le Malagueño appuie ce décrochage. Alors que Mazraoui (et désormais Hakimi) la pousse très haut au large, l’adversaire doit forcément prendre ses dispositions pour contenir le latéral marocain. Face aux Tanzaniens, les Marocains ont arrosé la surface adverse de 25 centres.
Ce mouvement rend l’échange de marquage complexe et permet au Maroc de progresser jusqu’au dernier geste : sur un énième décrochage payant, qui force le latéral malien à lâcher son marquage. Face au jeu, Díaz a par la suite le choix entre combiner avec Ounahi et lancer Mazraoui. Le Madrilène choisit la première option et attaque l’espace libéré par Gassama.
Témoin de la variété des combinaisons : on retrouve cette fois-ci Brahim au large, au moment de déclencher du droit un centre très dangereux pour El Kaabi face aux Tanzaniens. A nouveau, la projection du 8 côté opposé (ici ?) est difficile à gérer pour l’adversaire.
Joue-la comme Messi
Pour le moins en résistance, les Maliens reculent. Et c’est à nouveau une action où la qualité de la relation avec Ounahi va faire la différence, que Brahim va chercher le penalty qui débloque le match face au Aigles. Vite face au jeu sur son contrôle très court, Brahim va alors faire parler son exceptionnelle capacité de reprise d’appui, déjà entrevue plus haut face à l’Atleti, tout en la combinant avec son ambidextrie naturelle.
Le malheureux Gassama s’accroche mais il reçoit un menu complet :
- Feinte de débordement extérieur, intérieur pied gauche
- Feinte de rentrer intérieur, extérieur pied gauche
- Débordement extérieur, intérieur du gauche
- Feinte de centre du droit, défenseur couché
- Défenseur se relève : elastico + croqueta pour filer vers le but
Débordé, le latéral ne peut réprimer le réflexe d’utiliser sa main, pour un penalty logique.
La comparaison est osée, mais bien effective : Diaz excelle dans le registre de la feinte de corps (propre à Messi, joueur terrien par excellence) et on est largement en droit de penser qu’il est aujourd’hui l’un des joueurs les plus proches du Barcelonais, et qu'il s’est à coup sûr inspiré de lui sur le circuit international.
Comme son ainé argentin face à Nani dans l’iconique tour de rein administré à Wembley en 2011, Diaz n’a de cesse de jouer de son centre de gravité bas pour mimer le départ d’un côté - tout en laissant le cuir en place – avant de pousser brusquement dans la direction opposée.
Sur la mise en joug du central gauche Tanzanien, comment ne pas établir le parallèle avec l’exécution de Boateng, un soir de mai 2015 ? Le même schéma est respecté, alors que le défenseur tente de s’orienter de façon à accompagner le débordement extérieur :
- Feinte de crochet intérieur du pied gauche
- Légère réorientation du défenseur, qui tente vainement d’intervenir pied droit
- (re)Crochet dévastateur, dans la direction initialement annoncée, impossible d’intervenir pied gauche pour le défenseur, qui perd l’équilibre, après avoir déjà envisagé deux options
- Finition pied droit
Prime time
À 26 ans passés, le décalage est indéniable entre les accomplissements de Brahim Díaz au plus haut niveau, notamment sous le maillot blanc, et ses aptitudes de footballeur. Pour autant, son parcours est marqué par une vraie régularité dans l’effort, à un étage de la pyramide où les minutes sont rares pour montrer ce dont on est capable. Morphologiquement, techniquement et dans les leviers qu’il active, la comparaison avec Messi fait sens. Mis à part Lennart Karl, il y a très peu (pour ne pas dire aucun), de joueur aussi proche de l’Argentin dans le dribble et le jeu de corps.
Dans un Maroc très à la fois madrilène (Hakimi, Diaz) et marqué par l’influence de ses binationaux hollandais (Mazraoui, Amrabat, et anciennement Ziyech) la dimension "relationnelle" des combinaisons latérales sied parfaitement au sens de l’improvisation et à l’inspiration du Malaguène.
D’aucuns diront à raison qu’une CAN se gagne avec une défense de fer. Elle peut aussi se gagner avec des matchs nuls, comme l’a rappelé Tom Sainfiet. À la peine au moment de trouver son équilibre défensif, le Maroc aura bien besoin des inspirations de son numéro 10 pour ne pas finir les trois tours qui le séparent de son rêve ultime sans encaisser un but de plus que l’adversaire. La capacité créative de son meilleur élément, compte tenu des soucis de Hakimi n’en devient que plus déterminante.