Wawrinka: "J'ai repoussé mes limites plus qu'au maximum"
Stan Wawrinka a fait durer le plaisir pour son ultime conférence de presse de joueur professionnel, mardi juste avant minuit à Bâle. "J'ai repoussé mes limites plus qu'au maximum", savoure le Vaudois de 41 ans, qui s'est confié avec une grande sincérité après avoir été, comme la coutume le veut, applaudi par les journalistes.
Quelles sont vos émotions ?
"Un mixte, un peu de tout, je suis un petit peu déboussolé. Dans le fond, je suis très heureux. Je suis très très content d'avoir pu vivre cette dernière année. Forcément, je me sens triste de savoir que je n'aurai plus ce genre d'émotions. Je ne pourrai plus jouer à ce niveau-là, devant autant de monde, et en Suisse. Mais comme je l'ai dit... A la fin, je me fais vieux, ça fait quelques années maintenant après mes grosses blessures que je me suis battu pour revenir à un niveau correct. J'étais hors du top 100 ces dernières années. Le corps ne suit pas toujours autant qu'on aimerait, la tête non plus. Et c'est vrai que j'ai toujours rêvé de pouvoir finir selon mes termes, en me sentant bien, en étant compétitif, et c'est ce que j'ai réussi à faire cette année. Elle a été exceptionnelle, avec énormément d'émotions. Il y a eu beaucoup de tristesse à chaque tournoi où j'ai dit au revoir, parce que je savais que c'était la fin à chaque fois, mais elle a été beaucoup plus belle que ce que j'aurais pu rêver, plus que je n'aurais jamais imaginé. J'ai reçu tellement d'amour, j'y ai vécu tellement d'émotions. J'ai affronté de super joueurs, j'ai joué de jeunes joueurs aussi. J'ai fait de très bons matchs, il y en a quelques-uns que j'ai gagnés. C'est une fin idéale: finir en Suisse, à Bâle avec un tel public. Avoir la chance d'avoir eu une cérémonie comme hier (lundi), avec tellement d'amour du public, des fans, du tournoi, de toutes les personnes qui étaient là toutes ces années, ce n'est pas quelque chose que j'aurais pu imaginer par le passé. Et donc forcément, il y a des larmes. Forcément, demain, ça va être la gueule de bois. Mais pas forcément à cause de l'alcool (rires), mais plus à cause de la tristesse et parce que le livre, on doit le fermer à un moment donné. Quand on est athlète, on sait que ça arrive un jour. Quand on aime ce qu'on fait, quand on aime le jeu, on a envie de repousser les limites au maximum. C'est ce que j'ai fait, j'ai 41 ans. J'ai eu surtout beaucoup de chance. J'ai la chance d'avoir pu... J'ai provoqué cette chance, mais j'ai la chance d'avoir pu vivre encore de telles émotions comme ce soir, à 41 ans. Pour moi, c'est exceptionnel."
Vous évoquez les émotions, l'amour du public. N'avez-vous pas une certaine peur du vide à l'issue de votre carrière ?
"Il n'y a pas de peur du vide. Parce que quand on est très jeune, quand on commence une carrière, on sait qu'il y aura une fin, on sait que ça se terminera à un moment donné, qu'on sera encore assez jeune dans sa vie. Donc on se prépare, on le sait, c'est ancré, c'est noté, c'est comme ça. C'est la beauté du sport tout simplement. J'ai toujours été préparé, j'ai eu la chance de pouvoir repousser au maximum l'échéance. J'ai 41 ans, j'ai repoussé presque 10 ans de plus que ce que j'aurais pu imaginer. Donc je n'ai pas du tout cette peur du vide, parce que j'ai la chance d'aimer la vie. Tout au long de ma vie, tout au long de ma carrière, j'ai été très curieux. J'ai rencontré tellement de personnes, je me suis intéressé à tant d'autres choses en dehors du tennis qui font que j'ai envie de faire plein d'autres choses. J'ai envie aussi de pouvoir passer plus de temps avec ma fille, de pouvoir passer plus de temps à la maison en étant plus tranquille. Et donc, il n'y a pas cette peur vide. Il y aura, je pense, à un moment, un manque de quelque chose pour une petite période. Mais je suis un compétiteur, donc autant j'ai aimé ces dernières années, autant le manque de ce qui vraiment me fait kiffer dans le tennis, c'est-à-dire les victoires, les gros matches, le fait de pouvoir être capable de battre les meilleurs, je l'ai déjà vécu toutes ces dernières années, à part quelques matches par-ci par-là. Donc ma tête a déjà été préparée à ce moment-là en fait. La transition va se faire beaucoup plus facilement, parce que je sais que j'ai repoussé mes limites plus qu'au maximum. Le citron, je l'ai pressé jusqu'à la dernière goutte. Et puis, je ne peux qu'être très heureux de tout l'amour que j'ai reçu toute cette année."
Si vous deviez retenir un seul moment, au cours de ces 25 dernières années...
(il réfléchit durant de longues secondes) "J'ai de la chance, j'ai beaucoup de choix. Bien sûr, il y a les victoires en Grand Chelem. Malgré tout, quand j'ai commencé ma carrière, mon rêve était simplement de pouvoir jouer dans les tournois du Grand Chelem, de pouvoir progresser, avancer. Mais un des rêves qui était très haut, c'était de pouvoir jouer la Coupe Davis. La Coupe Davis m'a toujours fait rêver parce que justement, il y a ses émotions ressenties à domicile, à l'extérieur. En tout cas, à l'époque, c'était comme ça. Il y avait de gros matches, des matchs en cinq sets, les voyages. Et pendant plus de dix ans, j'ai joué toutes les rencontres dans des petits pays, avec de longs voyages, sur des surfaces différentes. J'ai toujours adoré, et forcément, pouvoir soulever cette Coupe Davis (en 2014), ça a été exceptionnel."
À l'inverse, si vous aviez un regret, un match à rejouer...
(il réfléchit, moins longtemps) "Il y en a deux. Il y a le quart de finale à Wimbledon contre (Richard) Gasquet (défaite 11-9 au cinquième set, en 2015). C'était un très bon match, on a très bien joué tous les deux. Mais c'est vrai que je n'ai jamais atteint les demi-finales à Wimbledon, donc ça aurait été exceptionnel. Et puis il y a la demi-finale du Masters contre Roger (Federer/en 2014, défaite 4-6 7-5 7-6), où j'ai une balle de match. Mais je tente un service-volée qui ne passe pas."
Vous ne vouliez pas que cette saison soit une tournée d'adieux, mais on vous a rendu hommage partout. N'avez-vous pas eu peur à un moment donné qu'il y ait trop d'émotions à gérer ?
"Je n'ai pas eu peur de cela non plus. Je suis extrêmement professionnel, et je suis extrêmement auto-discipliné. Ce côté-là a toujours pris le dessus sur le reste. Donc, quand j'arrive sur les tournois, je n'arrive pas juste pour me faire plaisir. Je ne me dis pas +je vais jouer, c'est cool, les cérémonies, ça va être génial. Je vais prendre 6-4 6-2 et ça va être top+. Non. J'arrive en me préparant le mieux possible. Cette année, j'ai vraiment souffert aux entraînements. Physiquement, techniquement, je me suis mis dans le dur, et constamment. Parce que c'était ma seule façon à moi de pouvoir être content avec moi-même, parce que ce côté auto-discipliné, il a toujours été extrêmement présent tout au long de ma carrière. C'est ça qui m'a construit, c'est ce qui m'a aidé à repousser mes limites, et c'est ce que j'ai réussi à faire cette année. Maintenant, bien sûr que les fins de tournoi ont été difficiles, l'après-match a été difficile, il y a eu des périodes où j'ai pleuré plusieurs fois, où ça a été extrêmement triste. Mais voilà, il faut l'accepter. Ca fait partie aussi, je pense, du processus pour dire au revoir. Et comme je le dis souvent, ça serait triste si ce n'était pas triste. Ça veut dire que vraiment, c'est quelque chose que j'aime trop, et que c'est pour ça que ça m'a pris sur le moment. Mais intérieurement, au fond, je suis très heureux."
Qu'est-ce qui ne vous manquera pas dans la vie d'un tennisman ?
"Je vais répondre, mais en deux temps (...) Je suis quelqu'un qui regarde toujours le positif des situations. J'ai adoré cette vie. Tout, que ce soit la difficulté, que ce soient les sacrifices qu'il faut faire, que ce soit les voyages constamment. Moi, je me suis tout le temps dit dans ma tête +quoi qu'il arrive, c'est top. C'est une chance énorme+. Pour répondre à la question, il n'y a rien de négatif dans cette vie, pour moi. Maintenant, ce qui ne va pas me manquer, c'est les voyages. Ces dernières années, ce qui a été le plus difficile, c'est de devoir partir constamment, encore et encore, de refaire les bagages. En plus, forcément, quand tu arrives en fin de carrière, tu gagnes moins de matches aussi. Donc, les voyages sont vite longs, en fait. Et ça, ça ne va clairement pas me manquer demain."