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Analyse Football

Mbappe, rêves et réalités

Victor

En campagne pour le Ballon d’Or, Kylian Mbappe, autrefois enfant chéri du football français et mondial, lutte désormais contre une dynamique médiatique et populaire assez négative depuis son départ du PSG. Devenu attaquant axial, le Français est critiqué pour son égoïsme, et ses (non) déplacements sont souvent pointés du doigts. À trois mois de ses 28 ans, le natif de Bondy est pris par le temps, au sein d’un Real où il n’a pas encore vraiment trouvé sa place. Le choc de dimanche face à l’Atlético est déjà un premier tournant de sa saison.

Mbappe
Kylian Mbappe est à la croisée des chemins © IMAGO / ZUMA Press Wire

Tictac. L’onomatopée de Josef Pedrerol, passée à la postérité, était le gimmick de l’été entre 2021 et 2023. Mbappe est alors au sommet de son art. Malgré l’élimination, sa double-prestation stratosphérique face au Real en 1/8e de LDC 2022 le place sans discussion en position dominante dans le débat du meilleur joueur du monde.

Avec le jeu face à lui à gauche, le Français semble inarrêtable : prise de vitesse balle au pied, attaque de l’espace, frappe lourde ou enroulée : tous les gardiens y passent, et personne ne trouve la solution face à sa spéciale. Après l’entrejambe à l’aller, c’est petit côté qu’un Courtois dans son prime absolu est puni au retour.

Après plusieurs départs avortés, c’est finalement à l’été 2024, au terme de l’an 1 de Luis Enrique, que le Kyks débarque à Madrid.

Premier imprévu : le Real, supposément en transition après le départ de Benzema, vient alors d’ajouter une Champions League à vitrine bien garnie, avec un Vini en lévitation sur son aile gauche. Dans une organisation inattendue, Ancelotti trouve son équilibre avec Bellingham avant-centre.

Deux ans plus tard, quatre entraineurs se sont déjà succédés sur le banc Merengue, et aucun n’a véritablement trouvé de formule qui permette au Français de s’épanouir dans l’axe, alors que Vini ne lâche pas le précieux spot offrant la possibilité d’attaquer le but avec aisance.

Deux fois éliminé en ¼ avec le Real, pendant que le PSG glane ses premières bagues sans lui, Mbappe n’a plus le vent dans le dos, même en déployant toute l’énergie du monde à inverser la tendance. Sous le feu des critiques, on lui reproche son égoïsme, et ses choix sur le terrain, notamment dans les zones qu’il attaque ou non.  Contraint à partir d’un point différent, Mbappe a-t-il aujourd’hui les armes pour opérer efficacement dans les espaces que son poste appelle ?

Gauche caviars

Le constat ne relève pas de la physique moléculaire : un attaquant faux-pied, à moins d’être tourné vers la tribune, reçoit le ballon, depuis tout le reste du terrain, sur son pied fort. Autrement dit : son bon pied est le plus proche de la balle. 

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La zone d’action de Mbappe face au Real en 2022 lors de son match aller iconique : le Français est dans le confort, face au jeu à gauche

Cet état de fait implique un certain confort pour frapper, sans perdre le temps d’avance, une autre notion toute relative quand le niveau s’élève.

Au contraire, sur un ballon qui vient du côté de son pied faible (du côté gauche pour Mbappe dans l’axe) laisser passer la précieuse sphère devant son pied faible (le plus proche de la balle dans cette configuration) implique nécessairement, une légère perte de temps, que l’attaquant axial doit trouver le moyen de compenser.

S’il est servi depuis la gauche, Mbappe devra tirer avec la contrainte établie ci-dessus ; laisser passer le ballon devant son pied gauche. On le perçoit sur le ralenti du très visuel but récemment passé au Rayo, le gardien (qui bénéficie de plus temps pour s’organiser) touche, et n’est pas loin de dévier, la frappe croisée du Français.

C’est encore plus clair dans le fatal quart face au Bayern, auquel le PSG passera six buts : Servi de la gauche vers la droite, Mbappe s’emmêle les pinceaux alors qu’il doit gérer (sans perdre le temps d’avance) la contrainte de laisser passer le ballon devant son pied gauche avant de finir.

Ce constat, aussi simple que logique, est au cœur de ses difficultés en tant qu’avant-centre, dans un Real dont le jeu penche forcément à gauche.

Depuis le même point départ, servi en diagonale vers sa gauche, le Français se doit de conclure du gauche, alors que le temps pour se (re)mettre sur son pied droit n’existe pas en 2026. C’est très clair ici face à Arsenal, lors de son premier échec continental : en première intention, l’ancien Parisien semble incapable de croiser une frappe efficace du gauche.

Ailier-buteur sur la gauche, Mbappe avait une vision nette sur toute la ligne du hors-jeu de l’adversaire. Il pouvait profiter de sa position de hors-jeu, ou sentir quand l’un de ses nombreux partenaires d’attaque allait le remettre en position légale.

Le temps dont il disposait en "2e lame" n’existe plus. On le voit nettement sur son but refusé mardi soir : Hors-jeu dès ses premiers pas, Mbappe se désaxe, et cherche (à nouveau !) à se réorienter pour finir du droit. Une perte de temps totalement anachronique face à une défense en 2026.

D’ailleurs (c’est plus net sur le plan large ci-dessus), Mbappe ne part pas trop tôt, mais plutôt trop tard. On le voit lorsque Valverde est face au jeu : avec cette orientation ingrate, il n’offre pas spontanément un angle d’appel intéressant au porteur, comme il pouvait le faire avec fluidité, au moment de se proposer à Neymar, avant d’aller (pensait-on à l’époque) sceller l’affaire au Bernabeu.

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Mbappe dans son jardin au poste d’ailier plongeant : Neymar n’a pas encore touché le ballon qu’il est déjà lancé vers le but. Rien à voir avec la tergiversation vue plus haut, alors que Valverde était prêt à lâcher le ballon

On pourrait l’appuyer par bien d’autres exemples : Mbappe est dans l’inconfort au poste d’avant-centre. S’il ne change pas son poste, il doit changer son jeu.

Tirs croisés 

Au cœur de l’actu, la comparaison avec l’ambidextre Dembele fait tache : si le Ballon d'Or, abimé par les blessures, n’a certainement plus la même puissance sur 50m qu’il y a trois ans, le Mbappe actuel est-il capable de scorer en une touche du pied gauche, sur un ballon venu de la gauche, avec la précision chirurgicale que dictaient les circonstances, entre les lignes d’Arsenal en demi ?

En voyant ce récent raté abyssal face au Betis, on peut largement en douter. 

Trouvé face au but, Mbappe a toute la partie supérieure du but ouverte : son tir du gauche est totalement raté

Pourrait-il travailler pour développer cette compétence ? On peut légitimement le penser.

Lorsque Cristiano a rangé ses ballerines de dribleur fou pour chausser les bottes du tireur d’élite, aucun doute sur le fait que le Portugais ait étudié de fond en comble le poste d’avant-centre. Dans un entretien accordé à Rio Ferdinand, il confessait, dans ses années Mancuniennes, avoir énormément observé la technique de finition de ses pairs, alors qu’il découvrait le plus haut niveau. Parmi ses sources d’inspiration : Ruud Van Nistelrooy et le Français Louis Saha, gaucher.

 

Ce Ronaldo, l’autre, et tant de champions dans d’innombrables disciplines en sont l’illustration : le corps change au fil des années, et l’athlète doit adapter son jeu à ses nouvelles possibilités et contraintes.  Cela crevait les yeux au cours de son premier coup d’éclat face à Man City, il y a déjà neuf ans : lors de son premier pic, Mbappe était un joueur extrêmement félin et aérien. Avec des segments plus légers, il balayait les ballons sur ses frappes, et sa vitesse de course était le fruit d’un temps de contact ultra-réduit avec le sol.

Basculé côté gauche après le Mondial russe (joué dans le registre du débordement pur, à droite), Mbappe prend ses marques, et cultive la spéciale vue plus haut, qui atteindra le summum de son rendement avec le travail spécifique de Mauricio Pochettino. La mue musculaire et morphologique du Français commence : son corps va se densifier, et ses segments s’alourdir.

La puissance de sa frappe lors de la finale de Doha en est l’illustration : moins volant, plus ancré, Mbappe recrute la force différemment, mais reste redoutablement décisif à l’heure du diner.

Pendant que le PSG chute en demi-finale en 2024, sans marquer le moindre but, Vinicius va remporter le trophée, en marchant sur l’eau sur le couloir gauche. Indéboulonnable à gauche, le Brésilien va donc précipiter les soucis du désormais 9 bondynois.

Maintenant ou jamais

Ainsi, à deux ans de ses 30 ans, Kylian Mbappe, dont le profil actuel n’appelle pas une carrière longue, est dos au mur, et le temps ne joue pas en sa faveur. Sa vitesse est toujours là, mais le corps qu’il transporte n’est plus le même au moment de décélérer. Peut-être devrait-il faire le deuil de l’attaquant qu’il fut autrefois.

Plus lourd, mais aussi plus fort, le Bondynois possède certainement des armes biomécaniques pour enrichir sa palette, cette fois-ci au bout de la chaine, à lui de les affuter. Utiliser ses bras, son encrage et sa puissance pour se créer lui-même l’espace dont il a besoin, et laisser aux autres le soin de créer, si l’on considère l’attaque de l’espace comme une forme de création. Et bien sur, utiliser son pied gauche.

Bien qu’il impliquerait également une forme de remise en question, un autre scénario n’est pas à exclure : récupérer le côté gauche. C'est en tout cas la solution que Zidane le nouveau coach des Bleus semble privilégier. Lors de sa première conférence de presse dans le costume de sélectionneur tenue hier soir, la légende Merengue a insisté sur sa préférence de (re)voir Mbappe évoluer à gauche :

Mais alors, quid du Real ? Passé au bistouri dans des proportions qui ont visiblement chamboulé sa délicate et particulière motricité, Vini Jr, le propriétaire exclusif du côté gauche depuis huit ans, a livré un véritable désastre sur la pelouse de la lanterne rouge, dans le prolongement de son match face au Betis.

Dans l’état actuel des choses, il ne semble plus en mesure de délivrer le football qui l’a conduit à frôler le Ballon d’Or en 2024. S’il débute dimanche, dans un match qui compte déjà, une nouvelle prestation de cet ordre pourrait redistribuer les cartes, alors que Diomandé prend ses marques à droite.

Alors qu’il semblait en total contrôle d’un destin bien tracé, Mbappe n’est plus à un coup de théâtre près. Les choses se déroulent rarement comme prévu dans le Sport Roi, et l’enfant de Bondy en sait quelque chose.

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