skysport.ch
Sky Sport

Regarder le sport en direct sur

Sky Sport
Analyse Football

Zidane, roi du silence

Victor

Dépourvu de branding tactique malgré ses trois C1 de suite au Real, Zidane est un entraineur qui sait gagner. Pragmatique et taiseux, le coach français réalise, plus qu’il formalise, et observe plus qu’il ne parle. Faisant la part belle au 10, et capables d’une certaine de virtuosité offensive, dans une relative continuité avec sa carrière de joueur, ses équipes savent aussi marcher dans la boue : Plus réaliste que perfectionniste, Zizou entraine les pieds sur terre. Zoom sur ses principes-phares et projection sur ses futurs Bleus

ZZ
Zinedine Zidane : peu de mot mais de beaucoup d'idées © IMAGO / ANP

Top modèle

C’était le buzz media de la rentrée : une série-documentaire sur les deux dernières saisons de Man City. Deux fois absent des 1/8e de C1 et privés de titre, City et Guardiola suscitent pourtant toujours une énorme curiosité (2M de vues pour le tweet ci-dessous), bien que le succès sportif ne soit pas spécialement au rendez-vous sur cette période.

Homme fort du cercle très proche de Zizou, Hamidou Msaidie offre quant à lui - gratuitement sur YouTube - un accès inédit aux coulisses du Real des trois couronnes : Une heure d’une discussion extrêmement immersive avec l’ancien coach du Real, et son autre adjoint principal. Spontané et sans filtre, l’échange révèle des clés précieuses sur l’entrainement, la gestion des hommes et les codes du plus haut niveau, et semble se dérouler comme si la caméra n’existait pas. Ce contenu, disponible depuis janvier, plafonne à 100.000 vues, loin de toute viralité.

Le marketing a ses raisons que la raison ignore et, si son profil intuitif et nerveux ne laissait guère augurer d’une suite sur un banc, les breloques du double Z n’ont pas particulièrement changé le peu d’intérêt qu’on lui porte en tant que directeur de jeu, dans une époque où on n’a jamais autant parlé de tactique.

Cadre de l’opaque Juve des 90s, le Marseillais est rompu à cette temporalité absurde, et entrainé à ignorer les commentaires. Doué pour le silence, Zidane, comme il le dira si bien avant le retour face au PSG en 2018, « ne cherche pas à convaincre ». Cette diatribe est assez rare pour être signalée : familier de la scène et de ses coulisses, Zizou fait ici une exception : il tient compte, et répond, de façon plus ou moins directe, aux commentaires venus des gradins.

Le temps des analyses virales est aussi celui des mots-dièse et des concepts vendeurs, adossés à telle ou telle « philosophie » (sic.). Mais qu’est-ce que le football au plus haut niveau ? L’unité harmonieuse d’un modèle, ou la dualité chaotique d’un affrontement ? Le verbiage séduit au moment de décrire l’inénarrable projet de jeu identifiable, mais n’a pas de réalité quand l’adversaire est, lui aussi, outillé pour défendre, ou pour se sortir du pressing. Et qu’il faut alors recomposer.

Ordre et Chaos

C’est dans ce contexte, et précisément à cet égard, que Zidane va faire mieux que Guardiola et Luis Enrique face l’Atletico et sa qualité offensive, par ailleurs explicitement louée par ZZ lors de ses obligations avant la finale 100% madrilène de San Siro.

Nous l’évoquions en parlant d’Arsenal : une défense et un bloc organisés selon des partis-pris marqués, qui avancent, et forcent l’adversaire à changer de rythme, seront toujours plus sexy qu’un bloc bas difforme qui rend le match soporifique et les temps de jeux adverses interminables.

Problème pour les architectes du pressing : des joueurs du calibre de Koke et Griezmann trouveront toujours une position et un angle de passe pour jouer vers l’avant, même face à la défense de zone la plus sophistiquée du monde. Servi par le premier cité après un enchainement de haute voltige, Torres fend la défense du Barça de la MSN, qui a pourtant un plan pour avancer et cadrer le porteur.

Une immense majorité de joueurs eurent été enfermés entre les lignes du Barça, laissant le temps à Torres de finir hors-jeu. La qualité de Koke est plus forte que la compacité du Barça. Au tour suivant, la très documentée pédagogie défensive que Guardiola aurait administrée à Boateng (alors « autodidacte » (après un triplé avec Heyneckes…) d’après Marti Perarnau, biographe autorisé de Pep) ne lui est d’aucun secours lorsque Torres envoie le créatif français éliminer le Bayern.

Si Guardiola excelle dans le détail, Zidane domine dans la synthèse. En finale, après deux blanchissages contre Man City, le Real fera passer les malins Colchoneros du rêve au cauchemar : aligné avec ses propos en avant-match, l’entraîneur français arrose l’arroseur.

Rien de flashy défensivement, mais le bon vieux 4-1-4-1 médian-bas madridiste est bien plus adapté au tranchant des Colchos, pas loin de l’état de grâce offensif ce soir-là. Contrainte à faire le jeu face à un adversaire qui lui laisse plus que de raison le ballon, et annule sa profondeur, sans aucune forme de proactivité, l’Atleti est piégée. Elle n’aurait pas dit non à 2 ou 3 mètres de plus à exploiter en profondeur. Zidane ne leur fera pas ce plaisir : comme souvent, il détruit volontairement son alignement, et sa défense se déforme pour contenir les appels qui ont brisé le Barça.

Là où les théoriciens les plus agités ont touché les limites de leur parti-pris radicaux, Zidane, plus neutre et conscient de ses propres limites, ajuste, annule, et gagne. On le voit dans cette séquence à la mi-temps de la finale : les consignes de Zidane décrivent les caractéristiques qu’on peut observer plus haut. Il ordonne expressément à un central de sortir sur Griezmann, et aux latéraux « Marcelo y Dani (Carvajal) » de couvrir, et de contenir les courses profondes.

Ce que d’autres ont voulu annuler, Zidane le contient. Son Real, un peu disgracieux sans le cuir, ne cherche jamais la structure ou le hors-jeu parfait, mais plutôt à limiter le déséquilibre, totalement accepté en amont.

Illustration au Parc, en 1/8e retour, alors qu’Emery met en place les contorsions qui ont valu un 4-0 au Barça 1 an plus tôt : Motta et Verratti, ultra-mobiles, se sortent inéluctablement de la pression du milieu et des attaquants, le back4 élastique du Real déroule son plan habituel : Ramos sort annuler Di Maria alors que Verratti est libre de jouer vers l’avant, et l’appel dans le dos de Cavani est contenu par Varane.

Avec un côté gauche CR7 – Kroos peu enclin à avaler les kilomètres, se trouver partiellement déséquilibré était inéluctable. On le voit dans la séquence de vestiaire plus haut : l’ancien Bordelais n’hésite pas à faire de son 6 Casemiro un défenseur central de fortune pour basculer dans une défense à cinq bien tarabiscotée, mais parfaitement adaptée aux besoins de ce Real-là. Avec Konate, Saliba et Upamecano, on peut d’ores et déjà gager que l’option d’une défense à cinq est une option pour Zizou à la tête des Bleus.

C’est dans ce contexte que la paire Varane – Ramos, qu’on a tout le loisir de considérer comme la meilleure de l’Histoire, a offert sa pleine mesure. En trois saisons, elle ne perdra qu’un match européen : une demi retour face à l’Atleti (2-1), après un succès 3-0 à l’aller. Sa grande force : plutôt que de créer de l’ordre, elle savait recomposer et hiérarchiser les priorités dans le chaos.

Dans cet accordéon, l’agilité et la technique défensive de Ramos, combiné au sens de l’anticipation de Varane, produiront une équipe ultra solide, au pragmatisme magistral. Amené à comparer ses entraineurs lors d’un long entretien accordé à The Athletic, Varane s’épanche sur ce fameux contrôle de la profondeur et de l’interligne. Il détaille :

"Lors de certains matchs, je ne touchais pas le ballon pendant 15 minutes, mais j’étais pourtant au top de ma concentration. Je faisais des courses (d’anticipation) qu’on ne voit pas forcément, c’est pourquoi la plupart de mon travail était invisible." - Raphael Varane, the Athletic

Alors que Deschamps n’a jamais atteint cet objectif, même l’année de son unique trophée, bâtir des certitudes défensives sera sans doute un chantier prioritaire pour Zidane. Quitte à renoncer à une certaine proactivité, ce qui ne devrait pas arranger ses problèmes de monétisation de vidéos sur internet.

Une manière de définir son style pragmatique en termes d’animation ? Peut-être la hiérarchie des priorités, plutôt que la rigidité des structures. Le contexte avant le concept. Au moment de gagner, nécessité fait loi : Le but prime sur le diktat toute idée directrice. Il est à protéger en phase défensive… et à attaquer en phase offensive. 

Une-Deux

Joueur phare de la 2e partie des 90s, Zizou était, lors de ses années Juve (1996 – 2001), le plus souvent aligné en soutien de 2 attaquants, soit dans un 3-4-1-2, soit dans un 4-3-1-2.

6---3412-juve-finale
Le 3-4-1-2 de Lippi en finale de C1 1998 : Zidane évolue en soutien de l’attaque Inzaghi – Del Piero

Alors que Bale n’a jamais vraiment joué une saison titulaire, et que le mandat de Zidane au Real correspond au prime absolu d’Isco au même poste que son coach, dans le même système (4-3-1-2), on peut clairement établir un parallèle entre l’attaque de Zidane coach au Real, et celle de Zidane joueur à la Juve :

- Isco (le 10, Zidane)

- Benzema (le 9 et demi, Del Piero)

- CR7 (le pur 9, F. Inzaghi)

Aficionado du 4-4-2 à plat, Ancelotti confiera avoir abandonné ce système à la Juve pour tirer le meilleur profit de Zidane joueur : en 10 derrière deux attaquants.

Dans ce fameux losange, le Real se distinguera par une utilisation essentielle du jeu positionnel : seulement si nécessaire, si l’adversaire recule. Avec des archers tels que Ramos ou Kroos derrière, et un cavalier comme CR7 devant, Zidane utilise la profondeur pour créer de l’espace entre les lignes, tout en mettant la menace à exécution, si l’imprudent entraineur adverse lui ouvre un chemin direct vers le but. Très libre, Isco, le Zidane de Zidane, suivait en quelque sorte le ballon, et ouvrait constamment la ligne de passe qui allait permettre de briser la pression des deux premières lignes de l’adversaire.

7---isco-ball-side

On le voit face au piège du hors-jeu imprudent du BVB : électron libre devant le trident Casi – Modric – Kroos, c’est lui qui envoie CR7 et Bale cavaler vers le but, alors qu’on note que pour soit Modric soit Kroos, la projection est toujours de mise.

Le récital délivré sur la pelouse de la Juve (3-0, en ¼ 2018) représente certainement le pic absolu d’Isco, dans un équilibre collectif quasi-parfait entre jeu court et jeu long.

9---4312-madrid
Positions moyennes du Real lors du succès à Turin. On voit clairement le losange dont Isco est le 10

En tant que joueur, Zidane a toujours eu une relation étroite et particulière avec le hors-jeu adverse. Sa qualité à la dernière ou à l’avant dernière passe était le cauchemar des défenseurs qui avancent.

Du poids sur la défense, et un maestro qui fait le lien entre le milieu et l’attaque, 21 ans plus tard, la filiation est claire lors du récital madridiste :

Alors que cette menace, à la fois courte et verticale, a distendu tant de blocs adverses, on peut tout à fait penser que Zidane prévoie de transposer ce « 1-2 », dont il est totalement imbibé, à des Bleus qui ne manquent pas de candidats pour enfiler la gabardine du chef d’orchestre.

Olise semble aujourd’hui le plus à même d’endosser ce rôle, mais avec Dembélé et Cherki, les profils créatifs ne manquent pas, comme pour seconder Mbappe plus haut, et être le Benzema / Del Piero de Zidane. Interrogé à ce sujet lors de sa première conférence de presse, le nouveau sélectionneur n’a pas manqué de réagir à l’idée de disparition de ce rôle si spécial :

Avec la profusion de centraux disponibles (notamment) Saliba dans les mois à venir) on peut envisager un 3-4-1-2, qui aurait le mérite d’installer un solide back5 en phase défensive, alors que les Bleus ont acquis bien peu de certitude collective à cet égard avec le précédent sélectionneur. Cela dit, avec peu, ou pas de candidat au poste de DC gauche (tous les centraux sélectionnés évoluent à droite en club) le coach des Bleus a peut-être un losange ou un simili 4-3-3 en tête.

13---3412-et-4312-france
Cherki ou Olise à la baguette d’un trident offensif en 1-2 estampillé double Z ?

Ce style, surtout en 4312, implique également une certaine projection des relayeurs, et la continuité entre les Conte, Davids, Deschamps (derrière Zidane joueur ci-dessous en ¼ de LDC 1999) et les projections de Modric, dans le losange de Zidane coach, est nette.

Avec son profil, Rabiot a certainement une grosse carte à jouer, d’autant plus que le poste de piston (plus amenés à apporter offensivement avec un système à cinq défenseurs) est relativement sinistré aujourd’hui en bleu. Dans tous les cas, la neutralité sera surement un critère éliminatoire dans un football tourné vers l’utile, et le but.

Détails et synthèse

Dans le long entretien évoqué plus haut, Varane compare la rigidité des consignes de Ten Hag à la (supposée !) dimension intuitive et organique par laquelle Zidane a trouvé l’équilibre au Real. Si l’on s’en tient à son récit, le Marseillais ne s’est aucunement montré directif envers sa charnière. 

« Nous étions une équipe très instinctive (…) ce n’était pas robotisé. Il y a toujours des surprises. Une action qui a marché une fois peut échouer une autre fois. Vous devez toujours vous réinventer, découvrir, vous adapter ».

Le discours de Varane, qui décrira Zidane comme « calme et positif », est d’ailleurs aligné avec celui de Gareth Bale chez The Overlap, qui décrira un travail purement tactique « minimum » et uniquement avant les plus gros matchs de la saison.

Cela dit, alors que Varane est finalement bien allé chercher deux coupes domestiques avec Ten Hag, on peut envisager une autre possibilité : la dimension synthétique des consignes, peut très bien donner au joueur l’impression que rien n’est préparé, et que l’entraineur n’est pas directif. C’est un objectif méthodologique clairement formulé par Bettoni ci-dessous, alors que Zidane vient de confirmer qu’il était en charge de préparation des séances.

Une illustration de plus du parti-pris central, tant sur le plan du jeu que de la méthode, du nouveau coach de l’EDF : aller à l’essentiel, et agir, plutôt que disserter.

Notez l'article
4 Notes
Votre vote est compté.

Fil actu

À lire aussi

Afficher plus

Regarder le sport en direct sur

Sky Sport
Copyright Sky Suisse SA © 2001-2026. Créée par ewm EWM.swiss