Mikel Arteta - Roi du Haram Ball
Champion après 22 ans de disette, en attendant la finale d’une Ligue des Champions dans laquelle il n’a pas encore gouté à la défaite, Mikel Arteta a renoncé à l’intégralité du package Guardioliste (proactif et esthétique) dont il semblait être le vecteur à Arsenal. Passé du côté obscur dans une approche ultra-rationnelle centrée sur l’efficace, le Basque n’a qu’un seul objectif : la gagne. Analyse de la logique pragmatique du coach Gunner
Comment définir la modernité et son irrémédiable avancée ? En peu de mots : le rationnel prend le pas sur le spirituel, la technologie sur la nature, et le calcul sur l’inspiration, alors que la Science se voit attribuer des pouvoirs Divins par l’Homme moderne. Propulsé par cette dynamique il y a quelques siècles, "le beau" s’est peu à peu vu remplacer par le fonctionnel, alors que l’industrie a pris le pas sur l’artisanat, dans un mouvement continu allant de la qualité vers la quantité.
FA Cup final managers went from looking like presidents to dads doing the school run 😭 pic.twitter.com/8pliAZckbh
— Footy Humour (@FootyHumour) May 16, 2026
Sur une période beaucoup plus courte, le foot suit actuellement une double-trajectoire parallèle. Si le grand Barça peut s’apparenter à une forme de Renaissance, la décennie passée présente beaucoup de points communs avec l’essor de l’industrie. Plus staffées que jamais, les grosses écuries s’emploient à minimiser la place de toute forme d’incertitude. À travers la mutation de son modèle de jeu en caméléon réactif et anti-esthétique, Mikel Arteta est l’incarnation de ce mouvement.
🗣️ Ruud Gullit: “I’ve decided to stop watching football... football has become absolutely horrible…” 😩
— FootballingGods • Football • Fútbol • Soccer (@footballinggod5) March 4, 2026
“I watched Arsenal against Chelsea, what a completely rubbish football match! I saw players trying to create corners, trying to create throw-ins, I saw ball boys ready to… pic.twitter.com/z7JrHvyEtF
Joué il y a pile 10 ans, que retient-on du choc Bayern – Atletico de 2016 ? Peut-être le « Tremendo » du Cholo, louant le sensationnel jeu offensif du Bayern. Pourtant, c’est l’Atleti qui ira défier le Real en finale. Et il a bien fallu qu’il marque des buts pour y parvenir.
Un tour plus tôt, c’est le Barça de Luis Enrique qui avait fait les frais de la verticalité des Colchoneros. Prompts à contre-attaquer, les Catalans (on le voit bien ci-dessous) réenclenche leur pressing à chaque passe latérale de l’adversaire. Ce but, qui fend leur ligne défensive, est celui qu’Arsenal refuse d’encaisser aujourd’hui.
Que ce soit dans son approche offensive ou défensive : les objectifs d’Arsenal sont clairs, et ils ne sont pas esthétiques. Un cap est fixé : ne rien offrir à l’adversaire.
Au bout de l’évolution tactique : le bloc bas
On le développait ici avec Man City : à partir d’un certain niveau de verticalité adverse, il n’est plus possible de maîtriser le match par la possession. Monter le bloc, et décapiter le jeu direct adverse par le hors-jeu devenant alors le chemin le plus court vers une occasion de but, alors que cet aspect pressing haut + contre-attaque se mue en cœur du plan de jeu.
En passant un 8-2 cinglant au Barça en 2020, Flick incarnait alors cette unité entre bloc défensif conquérant et contre-attaque. On le voit bien avec ses déboires européens, sorti par l’Inter l’an dernier et cette saison par un Atletico qu’Arsenal a su éteindre : cette escalade de la recherche tactique ne s’arrête pas à l’avancement (pourtant nécessaire) d’une ligne défensive.
Tandis que les moyens pour étudier l’adversaire ont explosé en 10 ans, sortir de la pression haute qui conditionne ce hors-jeu est un objectif atteint de plus en plus souvent, via des circuits méthodiquement préparés.
Face à un voisin 18e au coup d’envoi, ce sont 11 internationaux que les Gunners doivent presser, s’ils veulent opposer aux Hammers une ligne défensive conquérante, et ainsi tabler sur ce rapport incertain entre risque et bénéfice. Inéluctablement, Arteta s’est résolu à abandonner cet objectif de jeu (et la transition offensive qui va avec) pour accepter de très longs temps de jeu adverses.
- Ce qu’Arsenal perd avec cette concession : sa capacité à gagner des ballons de buts très haut.
- Ce qu’Arsenal gagne : une assise défensive ultra solide, qui tue le rythme de l’adversaire.
Privé de cette moisson de ballons récupérés dans le camp adverse, le focus mis par Arsenal sur les corners et les coups francs indirects prend alors tout son sens, selon l’incontestable état de fait qui veut qu’une équipe qui prend zéro but, et qui en marque un seul (quel que soit sa provenance) reparte avec la victoire. Aussi vrai qu’une équipe qui prend un but doit en marquer deux pour gagner, face à un adversaire qui peut alors changer de stratégie, alors que le temps ne file pas à reculons.
Conquête spatiale
Les succès face à l’Atleti et West Ham, racontent la même histoire : face à un adversaire roublard et patient sans ballon, qui cherche le chemin le plus court vers le but (ou le carton rouge…), Arteta ne peut pas se permettre d’offrir la profondeur. Pas mis hors-jeu la moindre fois par Arsenal, les Hammers n’auront pas le loisir de créer le chaos. C’est extrêmement net à chaque fois qu’ils parviennent à mettre un défenseur face au jeu : le back4 d’Arteta est déjà préventivement orienté vers la profondeur.
Le but précieux que les Hammers passent à Everton montre bien leurs objectifs : une possession autour du bloc adverse et des appels massifs qui, comme on le voit ci-dessus, finissent par générer un temps de retard collectif. Le contraste est net en mettant ces deux séquences en perspectives.
Face au 3-2-2-3 de Nuno Esperito Santo, Trossard, ailier gauche, est sensé cadrer le central droit. Le temps de jeu ci-dessus durera plus de deux minutes après qu’il ait dû renoncer à le faire. Bien loin de la très linkedinable règle des 6 secondes, la capacité de tout le bloc à immédiatement faire le deuil d’un temps de jeu conquérant (alors que le Belge est trop loin du Français), les rend extraordinairement compétitifs.
Dans le contexte survolté de ce derby ou l’enjeu est la survie, les hôtes du jour tireront pour la première fois à la 35e. Et trouveront le cadre pour la première fois à la 45e, sur une tête à l’entrée des 16m. Battu 1-0 à son tour le lundi suivant, Burnley (19e et déjà relégué) revendique 52% de possession sur la 2e mi-temps, après l’ouverture du score. Et également zéro hors-jeu sur l’ensemble du match.
Jackson on Arsenal
— Miguel Delaney (@MiguelDelaney) May 18, 2026
"They're really strong on all phases of the game. And a lot of teams don't have that now, they certainly don't have that really strong defensive element."
La gueule du Loup
Au-delà de cette patience et de l’ajustement de la ligne défensive, Arteta et son staff s’astreignent bien entendu à une pénétration profonde de l’animation offensive de l’adversaire. 10 ans plus tard, l’Atleti possède toujours le même ADN tranchant : avant les demis, les Colchos revendiquent 3e meilleure attaque de C1 à trois buts du PSG et du Bayern. Ils ont scoré face à tous leurs adversaires durant cette campagne… excepté Arsenal en phase de ligue. En deux matchs, il n’y aura finalement pour eux qu’un penalty légèrement capillotracté à se mettre sous la dent.
On le voit nettement sur le but de Lookman plus haut : Simeone fait en sorte d’aspirer la charnière adverse via son "double faux 9" Griezmann – Alvarez. Alors que Koke est le chef d’orchestre devant la défense, Llorente se joint au/aux 9 qui décroche et n’hésite pas à se projeter.
Comme on pouvait s’y attendre, cette belle mécanique va dérailler face à Arsenal et à sa patience défensive : Contrairement à la plupart des équipes proactives, les Londoniens ne re-déclenchent pas de pression après avoir dégagé, à moins qu’ils aient la garantie d’enfermer le porteur. Quel intérêt y a-t-il à inviter un adversaire à l’aise dans la verticalité à mettre du rythme ?
Le mouvement que mime Arteta ci-dessous est clair : son bras gauche représente la ligne défensive, et il va rester assez loin du droit : c’est avec une extrême précaution que le back4 doit avancer après ce dégagement.
Alors que l’Atleti recule, Arsenal choisit parcimonieusement le moment de remonter son bloc, et de décaler tous les marquages d’une ligne. Communiquer est alors vital pour ne pas être pris dans le dos, comme tant d’équipes avant eux, à commencer par le Barça au tour précédent.
Alors que l’Atleti va se sortir in-extremis de la pression, le back4 est déjà dans l’anticipation et n’offre pas la profondeur.
Capables de maitriser la source et la destination, les Gunners prennent leur temps pour couper à la fois les options courtes et les options longues : ils finissent par trouver une interception très intéressante.
Ce n’est pas sexy, ce n’est pas flashy. Mais c’est efficace et terriblement nécessaire, alors que les temps de jeu offensifs de l’Atleti sont éparpillés au sein d’une première mi-temps à sens (quasi) unique. Ce n’est pas pour autant que les Gunners ont renoncé à s’aligner. Ils le font simplement plus bas et pas dans un moment où cet alignement ne les prive pas du contrôle, non seulement de l’espace derrière eux, mais aussi devant.
On le voit ci-dessous sur ce temps de jeu où l’Atleti tente de les manger à la même sauce que le Barça : Gabriel s’emploie à ne pas se faire aspirer par Griezmann, qui décroche, alors que Simeone fils rode dans la profondeur :
En revanche, lorsque le Français est servi dans les pieds à l’entrée de la surface, Gabriel ne peut pas se contenter de courir vers Llorente dans son dos, sous peine de laisser le Français enchainer et frapper. Il avance et fait d’une pierre deux coups en mettant l’Espagnol hors-jeu et en forçant Grizzy à jouer en une touche.
Cancel culture
Opposé au Sporting en quarts, les Canonniers passent avec l’éclatant score cumulé de 1-0, en marquant à la dernière minute de l’aller.
Nous l’avions vu l’an dernier au moment de chanter ses louanges : l’animation offensive d’Arsenal est basée sur les mouvements partis des ailes. Les Gunners continuent à développer cette vertu et le fameux « support! » appelé de ses vœux par Arteta. Mais ils le font dans le cadre d’un objectif de jeu qui complète le cynisme vu jusqu’à présent : une absolue possession défensive.
Comme face à West Ham, l’utilisation du ballon est focalisée sur l’annulation préventive de toute éventuelle situation inconfortable à la perte. Sur les six petits buts pris par les Gunners en C1, pas un seul ne provient d’une perte de balle. Autour d’une base de relance à 3+1, qui leur garantie un surnombre (face à trois attaquants) et qui passe son temps à défendre préventivement, les Gunners opposent deux duos sur chaque aile, alors que Gyökeres reste seul en pointe. Les deux joueurs restant (Zubimendi et Odegaard, en théorie) faisant l’essuie-glace pour occuper l’axe (bien dégarni, donc…) et l’aile côté ballon.
Avec une projection du côté opposé toute prudente, les Gunners congèlent la balle, et on le voit bien : chaque changement de rythme vers autre part que les ailes se fait avec la plus grande prudence, dans un rythme soporifique.
On le voit bien ici avec Rice : la transition défensive est vouée à une solidité absolue avec cette approche qui hypnotise aussi bien l’adversaire que le spectateur.
En vue face au PSG lors du succès lisboète, le virevoltant Catamo laisse entrevoir toute sa frustration sur la séquence ci-dessus, précédée et suivie par un long temps de possession horizontale. Et dans laquelle l’attitude attentive de tous les maillots bleus ne laisse pas de doute sur leurs froides intentions préventives.
On le voit ci-dessous avec Madueke, le petit surnombre créé autour du ballon par cette possession ultra-extérieure lui permet de passer un dribble qui le met face au jeu. L’ancien du PSV s’informe sur la boite, mais le nombre n’étant pas au rendez-vous, il repart pour un tour.
Alors que Rice l’invite à reprendre la rocade, Martinelli, entré pour Trossard passe le même « dribble collectif » à la 89e. Entré pour Odegaard, Havertz se montre plus profond et tranchant, et surprend les défenseurs, focalisés sur Gyökeres, et fatigués par cette symphonie répétitive. Le ballon piqué du Brésilien, soudain et bien dosé, propulse le seul but que les Gunners offrent aux enfants du monde entier en 180 minutes.
Comment ne pas faire le lien avec l’entrée d’Odegaard, cette fois-ci derrière Havertz et Gyökeres face à West Ham ? C’est très net sur ce nouvel archivage latéral du ballon : la notion de prise de risque est extrêmement limitée sur chaque passe d’un Gunner à un autre. Jusqu’à trouver la bonne, et capitaliser sur tout le froid travail défensif déployé jusqu’alors. Chaque Gunner en possession a trois ou quatre options, et le changement de rythme ne va intervenir que très tard, après que chaque porteur successif ait pris un soin extrême à choisir sa passe, loin des maracas de Diniz.
Corps et âme
Premiers de la phase de ligue, les Gunners revendiquent de loin la meilleure défense de la compétition avec six buts. Liverpool, qui suit, en a pris 13. Le PSG en a pris 22. L’affrontement symboliquement dichotomique qui arrive marque un tournant dans l’Histoire récente du jeu, tant l’escadron de Luis Enrique, qui a marqué 15 buts de plus, incarne l’exacte opposée de cet Arsenal, qui matérialise quant à lui la dimension calculatrice et froide du jeu moderne. Avec une défense ultra-passive, et une attaque ultra-prudente, dont l’ensemble, cohérent, est aussi compétitif que pénible à regarder, Arteta a renoncé à divertir.
Il y a 10 ans, Tottenham (autre serial loser de PL) voyait ses espoirs de titre piétinés avec jubilation par Hazard dans l’épique Battle of the Bridge. Tout en ayant développé des temps de jeux fantastiques (y compris au cours de ce match). En forçant le destin, avec une approche scientifique et spéculative on ne peut plus moderne, le technicien basque cristallise l’hostilité du public global, qui perçoit d’un œil méfiant sa boulimie de maitrise.
Titré en 2016, Zidane incarnait une forme de lâcher-prise, antinomique de l’attitude d’Arteta, tout en accomplissant les mêmes objectifs, via les mêmes renoncements. Varane confiera que la décision n’était pas entrainée, et que l’intelligence de ce Real était surtout empirique.
Les Gunners n’ont plus rien à prouver sur le terrain rationnel. Ultra-disciplinés, ils poussent à son paroxysme une approche intégralement négative du jeu. Ils embrassent l’utopie du "tout maitrisé" avec détermination.
Alors que se profilent des moments dramatiques qui échappent à toute rationalité, le bien nommé "état d’esprit" sera certainement décisionnaire, au moment de retranscrire sur le pré le plan minutieux établi devant l’ordinateur. Le cœur devra alors se substituer au cerveau, et la chance à la planification. Bien qu’il s’évertue ardemment à réduire son champ d’influence, Arteta s’emploie corps et âme à la provoquer...