Arsenal et les phases arrêtées : anatomie d’une révolution
Tout juste titré en Premier League et finaliste de la Ligue des champions, les Gunners se sont imposés comme l’une des forces majeures en Europe, cette saison. Longtemps, un vent de critiques a soufflé (et souffle encore) sur les pensionnaires de l’Emirates. Sa dépendance aux phases arrêtées aurait participé à l’appauvrissement du spectacle. Une tendance qui s’est propagée à l’ensemble du championnat, annonçant, peut-être, le début d’une nouvelle ère.
Il ne faut pas trop le titiller avec ça. Régulièrement attaqué pour son optimisation extrême des coups de pied arrêtés, Mikel Arteta réplique et pique : « J'aimerais jouer avec trois joueurs de plus dans ma moitié de terrain pour obtenir un beau football, mais pour ça, vous devez aller dans un autre pays parce qu'en Premier League, depuis deux ou trois saisons, ce n'est pas le cas. »
Face à la cabale acide que mène une partie du Royaume à son encontre, le manager d’Arsenal peut bomber le torse. Qu’importent les quolibets, son équipe, bête froide à la science défensive éprouvée, est devenue maîtresse des coups de pied arrêtés. Depuis 2023, aucune autre équipe européenne n’a inscrit autant de buts que les Gunners dans cet exercice (55). Un atout de plus, loueront certains. Une pratique qui tourne à la dépendance, tempéreront d’autres.
Difficile, il est vrai, de ne pas reconnaître l’importance qu’a pris le mouvement. Près d’un tiers des buts inscrits par les Gunners en Premier League le sont sur corners (18). Dépassant, au passage, les marques tenues jusqu’alors par Oldham Athletic en 1992-1993 et par West Bromwich Albion en 2016-2017… et par Arsenal, il y a deux ans.
Mais il y a aussi l’impression laissée. Celle d’une foire d’empoigne, où tous les coups sont permis. Beaucoup fustigent Arsenal, équipe totem de cette transformation, de flirter avec les limites du règlement. Quand une douzaine de joueurs se masse dans les 6,50m, empêchant le gardien de manoeuvrer, des meatwalls, littéralement des « murs de viande », s’érigent devant la cage. Il y a des ceinturages, des tirages de maillot, des obstructions. Pour finir, souvent, par une faute… et un nouveau coup de pied arrêté. Le jeu s’en trouve haché.
Il suffit de se remémorer les paroles acerbes de Fabian Hürzeler, coach prodige de Brighton, pour mesurer l’ampleur qu’a pris le sujet dans le milieu. Le 4 mars, alors que les Londoniens viennent d’arracher trois précieux points face aux Seagulls (1-0), l’Allemand crie au loup. « La Premier League doit trouver une règle, car ce qu'Arsenal a fait là n'est pas du football ». En cause ? Les 30 minutes et 51 secondes que les Londoniens ont grappillées, selon Opta, tout au long de la partie, avant une remise en jeu — souvent à l’issue d’une touche ou d’un corner. Les logiques d’interruption, liées aux phases statiques, deviennent une pratique habilement calculée par l’ensemble du championnat, où le temps de jeu effectif est le plus faible en Europe.
Tout a commencé, sans doute, en 2020. Quand Nicolas Jover, ancien analyste vidéo du Montpellier Hérault, devenu "set piece instructor" à Manchester City, débarque dans le nord de Londres. À l’époque, la notoriété du Français ne dépassait pas le microcosme des analystes. Aujourd’hui, il demeure l’adjoint le plus célèbre de Premier League. Une fresque à son effigie décore les abords de l’Emirates et, signe des temps, une prime lui est versée à chaque but de son équipe sur coups de pied arrêtés.
La prophétie est en marche
Depuis, les grandes décisions du club intègrent la nouvelle mouvance. Bâtie comme une équipe de toque (15e de Premier League en taille moyenne), Arsenal grapille, année après année, des centimètres sur le marché des transferts. Sur les douze derniers renforts, sept d’entre eux mesurent 1,87 m ou plus. Son arrière-garde, dès lors, se mue en menace offensive. À la réception de bon nombre de corners et de coups francs indirects, Gabriel a inscrit 25 buts depuis son arrivée, en 2020. Personne ne fait mieux dans le Vieux Continent.
Les blessures répétées de Jesus et de Havertz, les méformes du duo Ødegaard-Saka - avant de retrouver des couleurs en fin de saison - sont autant d’autres raisons qui ont poussé Arteta et ses sbires à exploiter le filon. Lors des deux dernières saisons écoulées, les Londoniens ont inscrit plus de buts sur phases arrêtées que son n°9 n’en a marqué dans le jeu. Rien qu’en Premier League, cette année, Victor Gyökeres, 14 buts, ne fait pas le poids face aux buts sur phases statiques de son équipe (22). « Disposer d’un excellent système de coups de pied arrêtés équivaut, en termes de buts, à dépenser 80 millions de livres sterling sur un attaquant », prédisait, en 2019, le chercheur Paul Power, à ESPN. Plus que jamais, la prophétie est en marche.
La révolution analytique, au mitan des années 2010, et l’introduction du concept des expected goals, a mis en lumière un aspect : plus le ballon est proche de la cage adverse, plus les chances de buts sont élevées. L’élite du football anglais l’a bien compris : près de 70 % des tirs ont eu lieu dans la surface lors des quatre dernières saisons. L’optimisation, plus récente, des coups de pied arrêtés va dans ce sens : créer du danger en deux touches de balle, grâce à un plan spécifique, travaillé en amont et répliqué à l’envi, séduit. Marquer dans le jeu, au contraire, nécessite tellement d’engagement et de talent, que la voie se raréfie.
Un autre virage
Pour la première fois depuis 2010, les buts en open play atteignent des taux historiquement bas (1,79 but par match). Les équipes du Royaume se ferment à double tour, les attaquants touchent moins de ballons dans la surface : de nouvelles façons de marquer émergent. Voilà, l'avènement des coups de pied arrêtés. Jamais, dans l’histoire de la Premier League, autant de buts n’ont été inscrits de la sorte (31 % des buts marqués, soit une moyenne de huit par journée). Les courbes s’inversent et le jeu s’en ressent.
L’auto-proclamé « meilleur championnat du monde », à la réalisation hollywoodienne et au narratif savamment orchestré, en sort ébranlé. Les critiques pleuvent. « Mon coeur de footballeur n'aime pas ça », s’alarme Arne Slot, l’entraîneur de Liverpool. Il y a deux ans encore, en reine du spectacle, la Premier League affichait 3,28 buts par rencontre, en moyenne. Mais voilà qu’elle prend un autre virage : plus cadenassée, plus calculée, plus physique. « Les matches se résument le plus souvent à celui qui gagne le plus de duels », résumait le Magpie Anthony Gordon, en janvier.
Signe d’une évolution des pratiques, 17 des 20 clubs de l’élite anglaise possèdent un set piece instructor. Aucune autre ligue ne compte autant de spécialistes du secteur. Brentford fut certainement le premier à développer un paysage entier autour des phases arrêtées au pays du long ball. Keith Andrews, l’actuel entraîneur principal des Bees, n’est autre que l’ancien adjoint chargé de l’exercice. Avant lui, Bernardo Cueva, qui officie désormais à Chelsea, le pionnier Gianni Vio et Nicolas Jover, ont occupé la fonction. Le Suédois Andreas Georgson, actuellement en poste à Tottenham, est également passé dans l’ouest de Londres.
Si toutes les composantes du jeu méritent d’être exploitées, les touches ont, elles aussi, changé de dimension. Comme les autres phases statiques, elles sont, dans l’imaginaire collectif, de simples remises en jeu inoffensives. À part peut-être pour Rory Delap, père de Liam, qui, à Stoke City, en avait fait sa marque de fabrique, à la fin des années 2000. Elles sont désormais une nouvelle menace. Depuis quatre ans, le taux de ballons envoyés dans la surface a triplé. Brentford et Crystal Palace empruntent cette voie quasi systématiquement.
Le Big 5, dernier rempart aux touches tout-terrain, préfère la voie courte, dans les pieds du joueur le plus proche. Mais le recrutement de Thomas Grønnemark, spécialiste en la matière, ex de Liverpool, laisse penser qu’Arsenal ne passera pas à côté d’un nouveau bouleversement à venir. D’ici quelques mois, peut-être, l’ensemble du Royaume dissertera sur les touches longues et complexes de Grønnemark, après les corners de Jover. À condition, bien sûr, que l’efficacité soit au rendez-vous.