Julian Schuster, mieux qu'un héritier
À la tête, depuis deux ans, d'un collectif à l'homogénéité redoutable à défaut d'être toujours brillant, le jeune coach du SC Fribourg, entraîneur de l'année en 2025, parfaitement intégré dans le paysage local, est l'homme-clef du beau parcours de son club.
Tous, à l'été 2024, étaient unanimes. Christian Streich, entraîneur et incarnation culte de Fribourg, prenant congé après 12 saisons à la tête du SCF, le club allait vivre des moments difficiles et ne pouvait que rentrer dans le rang. Deux ans plus tard, le constat est tout aussi unanime : c'est précisément le contraire qui s'est produit. Au-delà des attentes, Fribourg semble franchir un nouveau palier. De nouveau qualifié pour l'Europe – il a même manqué de très peu une historique et inédite accession à la Ligue des champions l'année passée – le club de la Forêt Noire a non seulement préservé sa stabilité mais s'est aussi hissé en finale de la Ligue Europa, qu'il disputera ce mercredi soir contre les Anglais d'Aston Villa. Une performance inouïe, dont l'architecte est le jeune successeur de Streich, Julian Schuster.
Ce dernier, dans la plus pure tradition maison, ne paie pas de mine mais cumule les qualités. À commencer par le fait d'avoir disputé 242 matches officiels sous le maillot du SCF, dont il a longtemps été le capitaine. De quoi connaître l'institution de fond en comble. Schuster était un exemple pour ses partenaires lorsqu'il était joueur, ce qui rend d'autant plus naturelle l'interprétation de son rôle en tant que coach. À Fribourg, le concept consiste à placer et laisser travailler des hommes du cru aux postes-clefs, sur le terrain comme en dehors. Le jeune quadragénaire est parfaitement dans le moule.
Conviction, sérénité, clarté et soin
Mais Schuster n'est pas seulement un successeur naturel, c'est aussi un communicant de talent. Il sait pousser ses hommes – son brassard l'a prouvé – et leur imposer une discipline qu'il a lui-même éprouvée sur le terrain. Et ce, sans avoir à se forcer, tant il dégage conviction et sérénité, clarté et soin. Qu'il ait joué, il y a quelques années, aux côtés de certains de ses protégés, aide sans doute. Son rapport avec les médias, pour lesquels il est, dans la droite ligne de Streich, agréablement accessible, bénéficie aussi de sa longue expérience de joueur. Schuster accorde ainsi régulièrement du temps à chacun des journalistes qui le souhaite, individuellement, après les conférences de presse.
Le contraire aurait été étonnant, mais l'entraîneur fribourgeois n'est pas du genre à se laisser griser par les succès dont son équipe et lui jouissent depuis deux ans. En ce mois de mai, il pourrait : après tout, le club de la Forêt Noire est l'ultime représentant allemand en compétition européenne. Schuster ne se départ pas de sa simplicité, ne prend pas la grosse tête, cultive sans artifice sa relation sincère à son public et conserve le sérieux qui incombe au parcours d'un club à la fierté contenue. Non sans raison : si certains succès sont déjà entérinés – l'accès à l'Europe par le championnat – d'autres demandent encore à l'être. Jamais le SCF n'avait atteint une finale continentale, certes, mais cela ne garantit en rien un quelconque trophée.
Maintien “à la Guy Roux”
Si le palmarès se juge aux breloques, le contenu se jauge sur le terrain. Là, Fribourg a balayé Leipzig (4-1) à l'occasion de la dernière journée de championnat. Il avait aussi tenu tête au Bayern jusqu'à la 99e minute, le 4 avril, menant même jusqu'à la 92e minute et l'égalisation de Tom Bischof, avant que Lennart Karl ne le contraigne à s'incliner. Il a fallu, enfin, un malheureux concours de circonstances, avec un but du SCF refusé à tort, pour que Stuttgart, le grand rival régional, vienne à bout de cette équipe coriace, tout au bout des prolongations, en demi-finale de Coupe d'Allemagne. Certes toujours plus fragiles à l'extérieur – une faiblesse déjà identifiée sous le mandat de Christian Streich –, les Breisgauer ont prouvé, cette saison encore, qu'ils savaient se relever de certaines défaites cuisantes – culture du maintien oblige, qui a d'ailleurs perpétué cette tradition du petit verre de mousseux, en interne, chaque fois que le maintien en question, objectif fondamental “à la Guy Roux”, était assuré.
Garder les pieds sur terre ne signifie pas bouder son plaisir, et la ville et son club ne demandent qu'à s'enthousiasmer davantage encore que les sourires francs et sincères n'en ont témoigné le soir de la qualification pour la finale. Le SCF et son public le savent, ils sont toujours outsiders. Mais jamais sans espoir. « Nous méritons d'en être là, nous n'avons rien volé », souligne le directeur sportif Klemens Hartenbach. Qui a, au premier chef, sa part de responsabilité dans la réussite des transferts de l'été dernier, eux aussi dans la pure tradition maison : sans bling-bling mais efficaces. À l'image d'Igor Matanovic, à propos duquel le staff a eu l'intelligence – là encore, ça ne surprendra personne – de patienter une demi-saison, sans précipitation, pour qu'il trouve son rythme de croisière et s'installe pleinement dans le onze. Un raisonnement qui vaut tout autant pour le meneur japonais Yuito Suzuki, le défenseur Philipp Treu, moins pour l'attaquant burkinabé Cyriaque Irié, freiné par la malaria.
L'esprit d'équipe, « une tâche quotidienne »
Petit à petit, la concurrence au sein de l'effectif s'est densifiée, rendant le groupe plus compétitif. Une évolution qui peut engendrer de la frustration pour ceux qui ne jouent pas, et c'est là que les qualités humaines de Schuster, et notamment son empathie, sa capacité d'écoute, à l'instar de celles de Streich avant lui, entrent en jeu. « Le staff maintient très bien l'esprit d'équipe », apprécie Hartenbach, « mais c'est une tâche quotidienne. » Qui incombe aux entraîneurs des équipes de haut de tableau, un étiage que le SCF ne revendique pas comme acquis mais auquel il ne rechigne pas de goûter de plus en plus fréquemment. « Je serais sot de ne pas m'inspirer de l'expérience des autres », convient Schuster, qui englobe là ses joueurs mais aussi d'autres coaches. « Ce n'est que ma deuxième année d'entraîneur... »
Cette ambition mesurée, dosée, pragmatique, dit tout des qualités de résilience des Fribourgeois et des ressorts psychologiques de leur coach. Le SCF avait en effet démarré la saison par deux cuisantes défaites (1-3 face à Augsbourg, 1-4 face à Cologne). Il s'en est vaillamment et méthodiquement relevé. Travaillant d'abord sur ses vertus défensives dès que le calendrier le permettait, avant de développer ses ambitions de jeu. Mentalement, physiquement, il a montré sa solidité sur la longueur de l'exercice. Aucune équipe n'est mieux que Fribourg capable de tirer autant de chaque individu pour le bien du collectif. Ses supporters le savent, ce qui ne les empêche pas de se laisser gagner par des ambitions grandissantes, à l'image du jeu déployé au fil de la saison. Parce qu'une finale vaut bien du rêve.