Comment neutraliser l'Argentine - La Nati peut-elle y arriver ?
Si elle a perdu de sa superbe en arrachant deux qualifications, l’Argentine n’en reste pas moins la référence mondiale en termes d’animation offensive. Huilée comme un club dans son 442 losange, la Scaloneta s’offre un maximum d’options courtes entre les lignes, et a toujours un chemin direct vers la profondeur. Alors qu’elle vient de contenir le losange de la Colombie, la Nati peut revendiquer un certain avantage athlétique
Les cinq étages de la Scaloneta
C’est la signature de Lionel Scaloni, et le système sur lequel il s’appuyait déjà lors du dernier Mondial : le 4-4-2 en losange, ou 4-1-3-2. Comme sa dénomination l’indique, cette organisation offensive permet de générer une menace certaine sur la profondeur adverse, avec deux pointes. Sans ailiers, mais avec deux milieux offensifs et trois attaquants, le porteur du ballon à la base du jeu (central ou 6) dispose donc, au moment de manipuler le bloc adverse, d’un éventail de choix très intéressant, avec souvent cinq joueurs sur différentes hauteurs verticales : devant le milieu, derrière le milieu, derrière la ligne défensive.
Sur les côtés, les latéraux pourvoient la dose de largeur nécessaire à cette pénétration axiale. C’est net sur la télégénique ouverture du score face aux Algériens. Un temps de jeu qui montre bien le dilemme présenté au back4 adverse :
- Beaucoup de monde entre les lignes sur une petite largeur : le milieu et la défense algérienne ont donc intérêt à être compacte latéralement, quitte à abandonner les latéraux argentins.
- Avec deux, voire trois joueurs (4-3-1-2) capables d’être servi en profondeur, avancer présente pour les défenseurs un certain risque : il suffirait au porteur de trouver un joueur à la limite du hors-jeu pour remettre en jeu tous les autres, et créer une inconfortable situation de poursuite.
Alors que Messi et Lautaro passent une bonne partie de l’action hors-jeu de dix mètres, Mandi et Bensbaini vont céder à cette menace, et reculer.
Pendant deux minutes d’une préparation lente, les Argentins vont multiplier les « setup » pour finalement créer la situation idoine avec tous ces échelonnements, vue plus haut.
Avec deux attaquants prêts à fondre sur le but, ils poussent l’adversaire à une sorte de dilemme s’il veut rester au contact du, ou des joueurs entre le milieu et la défense : laisser un ou plusieurs joueurs hors-jeu. Ou du moins assumer plusieurs poursuites potentielles.
Pour le milieu axial adverse, la situation créée est également très problématique : avec plusieurs options dans sa zone, il ne peut franchement s’engager sur aucune d’entre elles. On le voit ici, avec Boudaoui, qui semble en quelque sorte ciblé par les Argentins. Martinez a deux lignes de passes claires autour de lui : il est congelé par le jeu de position atypique de la Scaloneta.
Au moment de la passe – ultra claquée – de De Paul pour Messi, les centraux algériens ne sont plus au contact. La Pulga se tourne sur sa prise de balle, prend de la vitesse, et exécute Luca Zidane. Dès qu’il se met face au but, Lautaro et Almada envoient des courses tranchantes et lui ouvre la route.
Messi était en position de milieu défensif quelques secondes avant le temps de jeu fatal (Almada prend alors sa place) : permuter est central pour les Argentins… surtout avec un joueur à ce point meilleur que les autres. Relayeur gauche, Bentaleb l’attendait surement dans le halfspace droit, mais l’Argentine ne lui fait pas ce plaisir.
L’audace des Pharaons
La capacité de celui qui profère une menace à la mettre à exécution, est une information précieuse pour celui qui est menacé. Certains le théorisent ainsi : on peut déséquilibrer un bloc de trois manières, en passant : à travers, au-dessus, et autour.
Face à une Argentine qui s’ouvre toutes ces routes d’une façon ou d’une autre, le Cap Vert et l’Égypte (qui lui ont tous les deux posé d’énormes problèmes) ont hiérarchisé les priorités à leur manière. Elles ont toutes deux mis le paquet sur le même aspect, et c’est bien logique : le « passer à travers ».
Produisant certainement une analyse critique du but décrit plus haut, les Pharaons ont offert un peu de profondeur et de largeur, pour accomplir leur objectif principal : bloquer les innombrables solutions de passes intérieures de la Scaloneta. Étant donné le fait que les quatre membres du losange ne sont pas les seules lignes ouvertes au moment d’initier les attaques placées, bloquer toutes les options, implique forcément d’avancer la défense d’une façon ou d’une autre. Cela afin d'utiliser le hors-jeu, et être au contact des deux attaquants.
Les Égyptiens ont en quelques sortes, eux aussi posé un losange, en comprimant leur ligne de quatre au milieu : un 8 sur Paredes (MdF), un autre sur MacAllister (MOC) et les deux ailiers (Ashour et Hassan) sur les deux relayeurs (Enzo et De Paul). Alors que l’Argentine recule, Emiliano Martinez est libre de jouer long, mais l’Égypte assume, et mettra jusqu’à trois joueurs hors-jeu (Tagliafico, Messi et Alvarez).
Une fois Paredes forcé à décrocher très bas, les marquages vont s’échanger avec un avantage numérique pour l’Égypte : Attia récupère Enzo (relayeur gauche), et Hassan, ailier droit, peut gérer le latéral gauche Tagliafico. Messi est toujours hors-jeu, et Alvarez a donc désormais deux gardes du corps.
Poussés à la faute, les Argentins perdent un ballon qui va mener au corner du 0-1.
Scaloni, discret, avec un discours très modeste, est un entraineur extrêmement mécanique et au projet de jeu très bien huilé : si la ligne défensive adverse (et donc tout le bloc) monte, les latéraux argentins n’ont plus d’utilité en tant que fixateurs des ailiers adverses : ils montent donc défier la dernière ligne.
C’est la logique que les Argentins activent sur l’action du penalty obtenu en première mi-temps : ils dépeuplent leur cœur du jeu, et les fixateurs deviennent linebackers. Surpris, les Égyptiens sont à la faute.
Cela dit, c’est avec son petit budget athlétique que Scaloni active ce plan B, alors que Dumfries et Hakimi ne sont pas argentins. On peut se demander si le central droit égyptien était véritablement hors de position si Hassan avait choisi de ne pas intervenir.
Copa America
Hasard du bracket, la Suisse s’est offert un test match de luxe face à la Colombie, et son 4-4-2 en losange. Son animation offensive fait de [Luis Diaz – Suarez] un quasi-duo d’attaque, soutenu par James Rodriguez, alors qu’Arias devient une sorte de relayeur droit.
Tout comme Hossam Hassan quelques heures plus tôt, Yakin s’est montré conquérant dans son approche. Face à une équipe qui aligne trois milieux axiaux, un 10 super créatif et deux attaquants tranchants, le Bâlois a choisi de travailler fort sur la source, avec une énorme pression sur les centraux, et tout le côté où se trouve le ballon.
Alors qu’ils sont constamment challengés par plusieurs joueurs dans leur zone (les 8, le 10 et les deux attaquants adverses), Akanji et Elvedi doivent avancer, et éviter (comme Bensebaini et Mandi plus haut), de laisser quelqu’un se tourner. Quand Sanchez claque une passe de 50 mètres pour Suarez, le central intériste sort le tamponner. Le Sportinguiste remet pour son 10, qui va se trouver face au jeu.
Bien briefé en amont, Nico Elvedi épouse déjà la course de Luis Diaz, et va contrôler la profondeur. Permettant ainsi à la Nati d’assumer le pressing haut qui lui permet d’équilibrer le rapport de force, face aux redoutable toque colombien.
S’il est évident que l’Égypte a fait mieux que l’Algérie face à l’Argentine, ce que propose la Suisse ici est du même acabit. Compacité nécessaire dont les risques sont assumés.
La charnière de la Nati est donc largement armée en protéines pour faire le poids face aux Muchachos de Scaloni, et leur indéniable talent pour se sortir de leur pression.
Il y a trois ans, en finale de C1, Akanji avait réalisé un match parfait aux côtés de Ruben Dias face à Dzeko et… Lautaro Martinez. Plus tranchant qu’Alvarez, le Taureau (désormais son coéquipier) sera sans doute titulaire dimanche. Ce soir-là, Akanji s’était bien souvent trouvé au duel avec Barella, relayeur droit. Ce sera surement le cas face à De Paul et surtout Messi.
Bien exécutée, cette pression offrirait des transitions prometteuses à la Nati, qui a également un net avantage musculaire de l’autre côté du terrain. Illustration nette lorsque le back4 a mis les deux attaquants colombiens hors-jeu, et qu’Akanji, au contact, a gagné son duel avec James avant que Ndoye ne soit lancé en profondeur.
Tactique et praxis
On le voit dans tous ces différents contextes : la Scaloneta se spécialise dans la création d’espace, avec systématiquement des options pour étirer le bloc adverse. Même sans vitesse sur de grands espaces, Messi a fait la différence dans le dos face au bloc resserré des Cap Verdiens.
Ainsi, au-delà de l’enjeu de rester, à leur tour, compacts, les défenseurs de la Nati devront, en plus d’une coordination collective parfaite, prendre de façon instantanée, des décisions parfois contre-intuitives. Cela, alors qu’ils peuvent légitimement ambitionner de faire valoir une certaine supériorité athlétique au moment de contenir les courses des Argentins qui auront une cible préférentielle entre les lignes.