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Analyse Football

La pelouse : star inattendue du mondial et facteur X de la compétition

Victor

Systématiquement mentionnée dans d’autres sports, la surface de jeu l’est moins au foot, alors qu’on part bien souvent du principe que le terrain sera d'assez bonne qualité pour ne pas impacter la rencontre. Tandis que la moitié des 16 terrains du mondial sont des synthétiques, précipitamment recouverts de gazon naturel, l’imprévisibilité de la trajectoire du ballon impacte déjà ce début de mondial. Jusqu’à forcer les meilleures équipes à modifier leur approche ?

Pelouse
Certaines pelouses donnent du fil à retordre aux joueurs en ce début de Coupe du Monde © IMAGO / DeFodi Images

Taylor made

Football. Un mot qui en déclenche beaucoup d’autres, mais qui ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Avec 25 milliards de dollars générés chaque année – la NFL, ligue sportive reine aux US, donne logiquement le la au moment de choisir la nature des terrains voués à accueillir les plus grands évènements outdoor.

Ainsi, le synthétique, bien plus à même d’encaisser les feintes de corps de linebackers de 125kg, comme les scènes des concerts de Taylor Swift, est largement privilégié. Problème : la FIFA, qui transmet ses prérequis avant chaque appel à candidature, est claire sur ce mondial : les pelouses synthétiques y sont bannies.

Sur les 16 pelouses choisies du tournoi, huit sont habituellement synthétiques, et ont donc dû subir une mue contrainte et précipitée, dont le résultat n’est visiblement pas en mesure de transposer les réactions des pelouses naturelles sur lesquelles les acteurs s’expriment le reste de l’année. L’uniformisation des pelouses (en termes de rendu technique) était d’ailleurs un objectif formalisé officiellement par la FIFA avant le tournoi.

1 - INFOG stades CDM

Alors que les retours des joueurs sont unanimes sur les difficultés générées par le contact des corps et du ballon avec le sol, on doit également noter que les huit terrains anciennement synthétiques qui posent problèmes sont voués à particulièrement servir pendant la phase finale.

2 - bracket pelouses
10 matchs en 16e ; 6 matchs en huitième, 2 matchs en quarts… et d’une façon encore plus impactante : les 2 demi-finales, et la finale, sur la très problématique pelouse du Metlife Stadium, qui a déjà accueilli Brésil vs Maroc et France vs Sénégal.

Ground zero

Bien entendu, la sempiternelle affirmation selon laquelle « le terrain est le même pour les deux équipes » est une vue de l’esprit assez discutable. Alors que le Cap-Vert a accroché un nul aussi héroïque qu’historique face au champion d’Europe espagnol, il va sans dire que le rapport entre le ballon est le sol a bien plus avantagé l’équipe vouée à défendre. Habitué à changer de rythme assez tard, les Espagnols et leur style statique ont été particulièrement gênés au moment de tenter d’appuyer sur l’accélérateur, en combinant ou en tentant des contrôles tranchants aux abords de la surface capverdienne.

On le voit nettement ici avec Pedri, expert dans l’art du contrôle orienté, mais surpris par la trajectoire de ce ballon « entre-deux », qu’il tente de s’emmener. C’est net non-seulement sur le premier contact avec le ballon, mais surtout dans le clair rebond que le cuir va subir au moment de « retomber », alors que Pedri s’attendait à ce qu’il roule.

On le sent bien à l’attitude du Barcelonais : le corps doit se réorganiser, et « attendre » un ballon bien moins fidèle au mouvement de son propriétaire que sur une pelouse naturelle de C1. Toujours est-il que le temps d’avance est perdu, et ne sera jamais trouvé dans des proportions suffisantes pour faire sauter le verrou de la modeste équipe ouest-africaine.

Cela dit, la propension du terrain à freiner les ballons peut également avantager l’attaque : C’est visible, à New York, sur l’ouverture du score de Saibari face au Brésil. Alors qu’on voit que Mazraoui (qui peine à dominer le cuir) appuie particulièrement sa passe pour Brahim, le Malagueño semble surpris par l’arrêt net du ballon après sa première touche.

Le Madridiste prend également ses dispositions pour appuyer sa passe en profondeur, et c’est encore plus clair : Alisson s’attend à un ballon beaucoup plus fuyant, et sort à l’aventure, alors que le terrain sablonneux de l’enceinte new-yorkaise contribue à ralentir suffisamment la passe de Brahim pour donner le temps à Saibari de finir.

Effet trampoline

Deux réactions différentes entre les déboires de Pedri et la réussite de Brahim, et pour cause : il y a deux types de synthétiques dans le tournoi, sur lesquels deux types de gazon différents ont été posés :

- Les synthétiques indoor, sur lesquels la lumière naturelle n’intervient pas, sont recouvert d’un gazon relativement fin, et tondu plus haut.

- Les synthétiques outdoor, exposés au soleil, sont recouvert d’un autre type de gazon, plus dense et coupé plus court.

Le premier provoque des rebonds, le second des coups de frein.

Dans les stades « indoor » (Atlanta et Dallas notamment), le gazon choisi est trop fin pour atténuer l’effet de « dureté » du synthétique. Résultat : un effet trampoline qui rend contrôles et passes extrêmement délicats, et fait d’un énorme déchet l’invité surprise des plans tactiques. Il y a un an, Luis Enrique avait d’ailleurs parlé d’un ballon qui « bondissait comme un lapin ». 

On le voit avec Pedri plus haut à Atlanta, on l’a vu hier avec les Anglais à Dallas : sur la perte de balle d’Anderson qui précède l’égalisation croate, le Britannique est totalement surpris par le bounce de la passe qu’il reçoit de Reece-James. Mis dans l’inconfort par ce service en ricochet, le joueur de Forrest envoie un authentique parpaing au-dessus de Bellingham. L’interception conduira à l’égalisation.

Verbalisée ou intuitive, l’adaptation qu’il va démontrer à ces conditions en seconde mi-temps est décisive : c’est le même Anderson qui lance Bellingham pour le 3-2, apprivoisant cette fois-ci le rebond pour lober sa passe en profondeur… et en ne cherchant pas un ballon mi-long au cœur du jeu.

L1 triangle et passes molles

Ainsi, comment jouer sur les pelouses comparables à celles de Dallas et Atlanta, qui accueilleront les deux demi-finale ?

Un pattern se dégage nettement lorsqu’on regarde certains buts : l’égalisation de la Croatie, comme l’ouverture du score de la Colombie la nuit dernière : une construction avec des passes relativement molles, un porteur plutôt stable et statique au moment d’exécuter la passe, et un changement de rythme via la passe lobée, suivi d’une remise, et d’une volée.

On retrouve d’ailleurs cette « circulation molle » sur le déplacement latéral qui précède l’ouverture du score des Anglais.

Évidemment, dans ces conditions ou la stabilité du ballon est d’or, les coups de pieds arrêtés prennent une importance encore plus décisive. En marquant ses deux premiers buts sur corner, les Anglais en ont pris acte, et feront certainement un usage massif de cette arme déjà en vogue dans leur ligue.

Plus tôt dans la journée, la RD Congo égalisait également sur corner, alors que le Portugal s’embourbait dans son bloc bas. C’est net ci-dessous sur l’enchainement de Conceicao (à 20’’), dans cette séquence ou l’individualisme de CR7 cristallise logiquement l’attention : le Portugais est surpris par le terrain sur sa prise de balle. Le Portugal avait d’ailleurs ouvert le score sur un but… de la tête de Neves en début de match.

Alors que les Espagnols restent à Atlanta pour un match importantissime face aux Saoudiens, il sera très intéressant de voir les éventuels changements qu’ils apporteront (ou non !) à leur style si dépendant d’un parfait billard. 

De façon surprenante et potentiellement très impactante d’un point de vue technique, la seconde catégorie de terrains synthétiques est constituée… d'un seul stade : Le Metlife Stadium de New York qui, comme on le voit plus haut, accueillera un 1/16e, un 1/8e, et plus aucun match jusqu’à la finale dont il sera l’antre, à 15h heure locale. Sur le côté droit du tableau, qui pourrait voire s’affronter en 1/4 de finale le Brésil et l’Angleterre, et l’Argentine et le Portugal (bien que les hommes de Martinez soient bien mal partis…), ces deux matchs seraient joués sur les pelouses naturelles de Miami et Kansas City, la même qui fut le théâtre de la première démonstration des hommes de Scaloni face à l’Algérie. Tandis que le « champion de la conférence ouest » (le côté gauche du tableau, celui de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne notamment) passera également d’une surface à une autre en arrivant à New York pour la finale, le « choc technique » du finaliste du côté droit pourrait bien impacter énormément le match ultime.

Toujours est-il que pour les staffs, comme tous les observateurs, l’impact de la surface de jeu est tout sauf accessoire, tant elle peut faire du déchet technique un bien indésirable invité surprise.

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